« Quelques entrées »

« À vaincre sans gloire, on triomphe sans péril. » Jean Perron



Nous avons établi antérieurement que pour surmonter la stagnation échiquéenne – i. e. un arrêt de progression échiquéenne – il faut un authentique effort dans chaque partie. Nous avons également suggéré quelques notions offrant des pistes vers l’établissement d’un plan; et, finalement présenté une méthode d’entraînement afin de mettre en pratiques ces notions.

Avant de passer aux entrées, prenons le temps de délimiter les déséquilibres tels que présentés par le MI Silman. Je n’invente rien dans les prochains paragraphes. Je vous présente un résumé des idées de Silman telles qu’elles se trouvent dans The Amateur’s Mind et The Reassess your Chess Workbook. Vous n’avez pas besoin d’être Jojo Savard pour comprendre que je vous les recommande fortement. Ils existent en français (si je ne me trompe), gracieuseté de Louis Morin.

L’avance de développement
Ce déséquilibre temporaire se reconnaît par un surnombre de forces dans une région de l’échiquier. Si on permet à l’adversaire le temps de rétablir l’égalité numérique, ce déséquilibre disparaît évidemment. En général, l’avance de développement est moins important si le centre est fermé (ou fixé).

L’espace
L’espace que nous contrôlons délimite le champ d’action de nos pièces : plus nous en annexons, plus leur manœuvrabilité s’accroît. Conséquemment, celui qui détient un avantage d’espace doit éviter les échanges puisque à défaut d’espace les pièces de l’adversaire se piétinent et se gênent.

Le matériel
Ce déséquilibre est celui qui est le plus facilement estimé par les amateurs. Ainsi, s’ils peuvent gagner du matériel, ils se lancent dans la variante sans égards pour la santé stratégique qui en résulte. Pourtant, le maître sait que la force d’une pièce est intimement reliée aux particularités de la position.

L’initiative
L’adversaire qui « dicte le tempo » d’une partie est dit avoir l’initiative – i. e. il force l’autre à répondre à ses idées. L’avance de développement en est un bon exemple, tout comme une attaque soutenue sur un pion faible. L’initiative est aussi un déséquilibre temporaire.

La pièce mineure
Ce déséquilibre concerne le jeu entre le cavalier et le fou. L’attention que l’on porte ici est de produire une position où notre pièce sera plus forte et efficace que celle de l’adversaire. Ceci implique évidemment la connaissance des exigences de l’une ou l’autre des pièces mineures.

La structure de pions
Une chaîne de pions détermine généralement le lieu où l’un des joueurs doit déployer ses forces. Si la chaîne pointe (selon « the pawn pointing theory » de Silman) vers l’aile roi – e. g. pions blancs sur c3, d4, et e5 – les forces doivent être concentrées vers cette aile. Mais ce déséquilibre englobe également les notions de pions doublés, de pion isolé, de pion arriéré, de pion passé, et d’attaque de la base d’une chaîne de pions.

Le contrôle d’une colonne ou d’une case importante
Lors de l’élaboration d’un plan, il faut tenir compte de cases fortes – en gros, celles qui ne peuvent pas être contrôlées par un pion adverse – et de colonnes (et/ou diagonales) ouvertes ou semi-ouvertes, surtout celles qui ne peuvent être adéquatement contestées par l’adversaire.

Lors de la période romantique des échecs, on visait, sans subtilité, le roi adverse. L’ouverture du Gambit du roi en est un bon exemple : ouverture de la colonne f, petit roque, Cg5 (ou e5), Fc4, et bombardement sans retenu de la case f7. Or, Steinitz a bien démontré que la distance importe peu : le combat à l’aile dame peut mener autant à la reddition du monarque qu’une attaque directe. Ainsi, le contrôle de la case c5 peut, en bout de ligne, être menaçant pour la vie du général royal si tranquillement assis soit-il en g8.

Les déséquilibres et le plan
Afin de comprendre comment les déséquilibres pointent vers un plan, je vous présente 2 positions.

Prenez note que mes chroniques n’ont pour but que de vous aider à développer une discipline et une compétence personnelles. Je ne suis qu’un expert. Bien que mes connaissances soient suffisant, je l’espère, pour aider la majorité d’entre vous à surmonter votre stagnation échiquéenne, rien ne remplace la compétence d’un maître. En assumant que vous en ayez les moyens, je vous conseille donc d’en consulter un de temps en temps. Il pourra aplanir vos mauvais plis tout en renforçant vos qualités.

Dans la région de Québec, vous pouvez sans crainte rechercher les conseilles du maître Vladimir Gaspariants. Pour les gens de Montréal, il y a évidemment le maître international Jean Hébert. De plus, je crois qu’il offre la possibilité d’échanges via internet.

Entrée 1 : éclairs de piments mexicains à la sauce Tabasco
Au menu, une partie vivement disputée entre un expert et moi-même. Prenez le temps de regarder la position et tentez de trouver le plan pour les blancs, étant donné qu’ils ont, heureusement, le trait. Vous devez relever les particularités, les déséquilibres afin de deviner le plan. Une fois confiant que vous détenez un plan raisonnable, comparez vos idées aux miennes. Je vous donne un indice : mon adversaire vient de jouer Td5 afin de limiter la portée du Fg2.

Je vous rappelle que cet exercice exige un effort : rien ne sert de consacrer que 2 ou 3 minutes. J’ai pris environ 45 minutes avant de me lancer dans la suite. Si le premier coup du plan vous apparaît de suite, prenez tout le même la peine de calculer les variantes, ainsi que d’évaluer les positions qui en résultent.

Déséquilibres de la position 1
Les noirs ont un avantage matériel, qui devrait, si les blancs n’entreprennent rien d’immédiat, suffire pour la victoire. En effet, les pions noirs de l’aile dame, une fois le pion c3 éliminé, avanceront tels un tsunami sur les côtes du roi blanc. Or, alors que les noirs courraient après le matériel en pression de temps, les blancs coordonnaient leurs pièces. Rappelez-vous que l’harmonisation des effectifs est un but dans toute position.

Ainsi, on remarque que le Fg2 et le pion a7 visent la même case : a8. S’il y avait moyen d’éliminer les pièces qui contestent cette case, le pion a7 irait à la dame. Pour l’instant, ce rôle revient à la Td5 (en limitant le Fg2), et à la Tf8 (en contrôlant directement la case a8). De plus, à défaut d’action, le Ca4, une fois sur b6, aidera également à contenir l’avance du pion a7.

Alors, le premier coup qui répond à ce plan – celui d’éliminer les pièces qui contrôlent a8 – est l’échange du Fg2 pour la Td5. Puis, afin d’atteindre la Tf8, le coup e6 se présente; si les noirs prennent e6, les blancs gagnent par Txf8+. Mais les positions qui résultent de Cb6, après e6, ne sont pas si claires. Ainsi, e6 semble trop lent. Or, si on s’obstine à l’idée d’éliminer la Tf8, on a des chances de découvrir le coup : Txf7 !! Thor vient de libérer sa masse !! Il ne reste qu’à s’assurer que le sacrifice est bon. Si Rxf7, alors Tf1+ et Txf8, suivi de a8-D. La partie se poursuivit, après 44. Txf7 !! par 44… Cb6 45. Tb7 1-0. Alekhine affirmait que la tactique confirme une saine stratégie.

Entrée 2 : feuilleté de fromage suisse à la crème sûre
La deuxième entrée est une partie mettant aux prises 2 grands-maîtres (les noirs viennent de jouer : 17… Tb8). Je vous suggère de prendre 20 minutes pour déterminer le plan que les blancs doivent adopter. Pour ce faire vous devez détailler les déséquilibres de la position, entreprendre un dialogue avec vous-même en pensant tout haut, deviner le plan pour les 2 côtés, et finalement calculer quelques variantes. Une fois le temps écoulé, comparez vos idées avec les miennes.

Déséquilibres de la position 2
L’avance de développement

Les blancs ont une légère avance de développement. En effet, les noirs doivent lier leurs tours. Pour ce faire, il reste à déterminer l’emplacement de la dame.

L’espace
Les blancs détiennent l’espace à l’aile roi; les noirs à l’aile dame.

Le matériel
Il y a égalité au niveau matériel.

L’initiative
Les blancs détiennent l’initiative pour 2 raisons : ils ont l’avance de développement; et ils ont plusieurs possibilités d’attaque : les pions a6 et c7 (puisque ceux-ci sont sur des colonnes semi-ouvertes, et qu’ils ne peuvent être protégés par d’autres pions).

La pièce mineure
Il n’y a pas de déséquilibre à proprement parler ici. Par contre, le Fg6 est moins actif que le Fa4; et les pions d4 et e5 restreignent le Ce4. On peut donc affirmer que les pièces blanches sont plus actives.

La structure de pions
Les blancs ont un pion isolé faible en b2; les noirs possède un pion faible isolé a6, et un pion arriéré c7.

Le contrôle d’une colonne ou d’une case
Les blancs contrôlent déjà la colonne semi-ouverte a (une colonne semi-ouverte est un colonne où il n’y a qu’un ou des pions d’une même couleur) et peuvent contrôler la colonne semi-ouverte c en y plaçant une tour. De plus les blancs contrôlent les cases a5, c5, et c6, puisque aucun pion noir ne peut contester ces cases.

Dialogue/idées/plan
Les blancs aimeraient bien placer leurs tours sur les 2 colonnes semi-ouvertes a et c; diriger un cavalier vers la case c5 ou c6; et se débarrasser du Cb4, puisqu’il défend les faiblesses sur les cases blanches de l’aile dame (remarquez l’éloignement du Fg6 !), notamment le pion a6, la case c6 et le pion d5. Le pion faible en b2 n’est pas si vulnérable puisque les pièces noires manquent de coordination.

Les noirs aimeraient bien échanger le Ce4 contre le Cc3 de façon à protéger leur faiblesse en c7 en fermant (par bxc3) une des colonnes semi-ouvertes; activer et remanier leur Fg6, surtout vers l’aile dame où leurs cases blanches sont faibles; ancrer leur Cb4, puisqu’il est la pièce qui « tient » leur aile dame.

Par conséquent, le coup Ca2 s’impose, car il répond à plusieurs de ces idées.

Calcul de quelques variantes
18. Ca2 Cxa2 19. Txa2 Ta8 20. Tc1 suivi de b3 et de Tac2. Ou 18 … a5 (pour soutenir le cavalier et ôter un pion d’une colonne semi-ouverte) 19. Cxb4 axb4 20. Tc1 suivi du doublement des pièces lourdes visant le pion arriéré c. La partie continua par 18 … c5 (idée analogue à l’avance a5) 19. dxc5 Cxc5 20. Cxb4 Txb4 21. Fc6 avec attaque sur a6 et d5 (remarquez toujours le Fg6 !), 1-0 en quelques coups, Short-Karpov.

Et voilà le travail ! Au moment de trouver ce plan, je me suis senti assez fier et aussi bien que si j’avais remporté une victoire. Si vous n’avez pas tout relevé les déséquilibres, ou pas établi le « bon » plan, ne vous découragez pas ! Il faut du temps et du travail pour progresser. Comme le manifestait bien Jean Perron : « À vaincre … »