La stagnation échiquéenne 5
« Plats de résistance pascale »

« Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. » The Moody Blues



Il faut le voir pour le croire
L'anémique progrès de l’amateur coagule généralement autour des thèmes suivants : familiarité carentielle des ouvertures; incapacité à formuler un plan; insensibilité aux possibilités tactiques; et finesse déficiente quant à la finale. Notre approche ajoute et privilégie l’oisiveté mentale, i.e. un manque conscient d’effort pour approfondir la position réelle ou apprécier celle virtuelle. Cet élément psychologique nous paraît incontournable pour échapper à la stagnation, car en dehors de l’effort pratique, la compréhension de la position s’avère superficielle, l’évaluation d’une variante déficiente et le maniement de nos forces chaotique.

La présente chronique propose de jeter un regard sur un autre élément psychologique, soit la cécité échiquéenne. Celle-ci prend diverses formes, aussi nous concentrerons nous sur l’illusion d’optique et la très faillible mémoire illustrées à travers les thèmes tels la pièce hantée et la double pièce.

Plusieurs idées de cet article sont inspirées du très désopilant livre du GM Andrew Soltis, The Inner Game of Chess.

Veuillez vous allonger sur le divan …
L’importance de la visualisation passe d’abord par le bureau de la psychologie avant celui du vaudou. Par exemple, le Cahier de stage de l’arbitre local de la FQE en fait mention en ces termes : « Les psychologues confirment l’importance de la visualisation des pièces dans l’analyse de positions d’échecs. Une pièce de promotion qui reste sur l’échiquier plus que le temps minimal requis pour la capturer, soit un demi-coup, doit en conséquence se présenter aux joueurs sous son aspect visuel véritable. Notamment, une tour renversée ne peut représenter une dame appelée à rester sur l’échiquier. » (p. 11)

Ce n’est pas surprenant que plusieurs victoires se sont dispersées au vent par suite d’une visualisation erronée.

Entrée de yeux de couleuvres garnis de chocolat blanc à la menthe
Regardez bien cette position (Geller-Tukmakov, 1983). Qui détient l’avantage : les blancs; les noirs? Difficile de répondre. Pourtant on sent que les noirs sont dans le pétrin. Maintenant, si j'affirme que les blancs ont non seulement l’avantage, mais un gain forcé, vous prendrez le temps nécessaire pour trouver la suite gagnante : 1. Th8+ Rg6 2. Dg3+ Rh5 3. Dg5 mat. La plupart d’entre vous avez vu la suite jusqu’à 2… Rh5, mais pas le mortel Dg5. Pourtant, si je vous reposais la question après 2… Rh5, pratiquement personne ne raterait le mat en un ! Remarquez ceci : bien que nous soyons en présence d’une petite suite de 3 coups, la visualisation finale peut facilement échapper à l’amateur.

Plat de résistance : lapin aveugle sauté dans une sauce carrelée de Cendres
Malheur, j’ai une poutre dans l’œil !
L’illusion d’optique

Cette erreur perceptive n’est autre qu’un mirage. Notre imagination tombe sous l’emprise de la puissante hypnose logique. Parfois, on erre vers une suite perdante au détriment d’une simple variante gagnante. Remarquez la position suivante (Sherwin-Benko, 1966) : les noirs conservent un gros avantage par 1… Txc2+ 2. Tcxc2 Txc2+ 3. Txc2 Cxc2. Or, pourquoi ne pas y aller pour le knock-out du milieu de partie, plutôt que d’attendre la carte de pointage des juges ? Logiquement, thématiquement affirmeraient certains, après 1… Ce2, la tour doit bouger. Par suite, les noirs auront une tour sur la 7e et menaceront une terrible découverte. Convaincant, non ? Pourtant, 2. Te1 Txc2 ?? 3. Txe2 et hop … l’oasis se dissout en dunes de sable ! Aveuglement incompréhensible, mais très fréquent. Benko aurait pu jouer (après 2… Txc2) plusieurs autres coups pour maintenir son avantage. Mais tel un daim paralysé devant les phares menaçant, il ne put échapper à l’attrait de cette variante, et sombra dans le désespoir de la défaite.

La double pièce
Cette faille psychologique se caractérise par le dédoublement mental d’une pièce atteinte du complexe « ubiquité de rôles ». Prenez la position suivante (Gallagher-Maier, 1991). Certes, les blancs sont mieux. Par contre, les noirs peuvent espérer la nulle en éliminant quelques pions adverses. Avec cette idée en tête, les noirs y sont allés d’un gênant 1… Tg1 ?? Ils n’ont pu que constater les dégâts après le très subtil 2. Txc8. En effet, le roi blanc peut maintenant se retirer en toute sécurité sur la case c1 suite à l’échec en g2, et de ce fait, protéger sa tour. Un humiliant cas de cécité tragique car la tour ne peut être à la fois en c1 et en g2 !

La pièce hantée
Ce trouble psychique témoigne d’un pathétique désir humain de faire appel aux forces de l’au-delà. Dans la position suivante (Spassky-Karpov, 1988), l’intuition des blancs pointe vers la faiblesse g6. Spassky se met immédiatement à l’œuvre avec 1. Teg4 Te1+ 2. Rh2 Txc1. Ici il remarque à son grand désarroi l'inexistence de la « belle » variante 3. Txg6+ fxg6 4. Dxg6+ Rf8 5. Fxh6+ Txh6 6. Dg8 mat. Elle n’est simplement plus possible, à moins qu’il trouve un moyen de ressusciter rapidement le défunt Fc1 ! Doit-on maintenant comprendre que le joueur d’échecs peut tirer partie d’un lampion allumé ?

L’infaillible mémoire … pourvue qu’elle se souvienne
Ce désordre mental incite dangereusement les autorités à évaluer si le patient est prêt pour le port de la chemise blanche aux manches longues et liées. Cette partie opposant 2 aspirants au championnat mondial (Gunsberg-Tchigorin, 1890) en est un témoignage très solide. Les noirs évitent 1… Txb7 à cause de 2. Th1 1-0. Alors ils tentent de réorganiser le mobilier, histoire de désorienter leur adversaire. 1… Te3+ 2. Rd5 Tb3 3. Rc6 Tc3+ 4. Rb6 Tb3+ 5. Rc6 Tc3+ 6. Rd5 Tb3 7. Re6. Voilà ! Tour de passe-passe et hop … les blancs n’y voient que du feu. Maintenant Tchigorin en profite pour échanger une paire de pions par 7… Txb7. Il s’est abruptement souvenu qu’il avait antérieurement jugé ne pouvoir prendre ce pion lorsqu’il a constaté le « déjà-vu » 8. Th1.

Soltis nous offre cette savoureuse anecdote sur la mémoire. Elle concerne le record (pour l’époque) de 29 parties simultanées à l’aveugle de Réti établi en 1925, à Sao Paolo. Alors qu’il quittait les lieux, un partisan s’est empressé de lui remettre sa serviette. « Je vous remercie mon cher, » répliqua-t-il. « Il semble que je l’oublie toujours. J’ai une mémoire si délicate. »

Carré aux dates nappé d’un coulis d’eau bénite au rameau d’olivier
Va te laver les yeux à la piscine de Siloé !

Comme vous venez de le constater, même les GM sont affligés de cécité échiquéenne. Ils en sont simplement moins affligés, qualitativement et quantitativement, que l’amateur.

La solution pour tous les amateurs d’échecs dans le but d’améliorer le processus de vérification des variantes est de se poser les questions suivantes : la variante est-elle bien celle que j’imagine ?; utilisé-je une pièce à divers endroits simultanément ?; fais-je appel à une pièce éliminée ?; oublié-je un jugement antérieur concernant la même position ?; etc.

Une fois que vous tenez une variante pour plausible, efforcez-vous de la jouer lentement, très lentement même, en plaçant soigneusement les pièces sur leur nouvel emplacement virtuel, sur ou hors de l’échiquier. Assurez-vous de leur positionnement et de leur champ d’action.

Dans cet ordre d’idées, Soltis cite cette curieuse défaillance échiquéenne de Tal : « J’ai rejeté une simple défense rapportant une tour complète au profit d’une très alléchante combinaison. Or, après quelques coups, je dus abandonner car cette variante reposait sur l’inusité coup Ff8-g5 !! » Il est à parier que la vénération de Tal pour la pomme de terre fermentée lui a occasionné plus que la délectation de l’ivresse …

La loi de la cuisse pesante
Une bonne façon de diminuer les erreurs dues à la cécité échiquéenne est de respecter une variante de la loi de Lasker (« Lorsque vous voyez un bon coup, ne le jouez pas immédiatement. Cherchez en plutôt un meilleur. ») : « Apprenez à vous asseoir sur vos mains ! » Avant de vous engager dans une quelconque variante, et de donner le feu vert à votre main, assurez-vous que l’œil de votre esprit voit bien l’être, non le paraître …