La stagnation échiquéenne 6
« Buffet congolais »
Clin d’œil à Hergé


« Le temps est un grand maître, dit-on. Le malheur est qu’il tue ses élèves. » Berlioz



Tartelette de damalisque garnie de romarin enduit d’huile d’arachides
La période romantique des échecs engendra plusieurs féroces rejetons aux sauvages pensées. Séduits par les attaques sans pitié, les demi-dieux de cette ère manipulaient sans retenue les éclairs foudroyant de la tactique au grand désarroi de leur adversaire, mais au profit du terrifiant spectacle de boucherie royale. À la tête de ce peloton se trouve une sublime figure maniant divinement le couperet : le maître américain Paul Morphy. Son jeu seul témoigne de l’ivresse induite par l'imbibition ambrosiaque des divins secrets de la position ouverte. Allongé sur son céleste divan, coupe adamantine en main, il boit le déploiement actif des pièces sans atermoiement.

Picolez le nectar suivant (P. Morphy – E. Morphy, fin 19e siècle). La grande manœuvrabilité et activité de ses effectifs jumelées à la précaire insolence du roi noir toujours ancré au centre incite le boucher de la Nouvelle-Orléans à immoler encore plus de matériel pour éventrer la position et faire couler le sang royal adverse. 12. e5 ! dxe5 13. Tfe1 Fd7 14. Tab1 (en secrète anticipation du grand roque) 14… O-O-O 15. Fa6 ! (Milou, n’est-il pas tenace cet américain ? Whouaf !) Ca5 16. Tec1 Fc6 17. Dxa5 bxa6 18. Dxa6+ Rd7 19. Txc6 1-0 (19… Dxc6 20. Td1+). On pourrait objecter que les noirs ont offert une insignifiante résistance. Or, y en a-t-il une autre variété possible devant la divinité ?

Quelque part sur les quais du Bassin Louise …
Venant tout juste de descendre du transatlantique reliant Pointe-Noire et Québec, deux individus, à peine discernable dans l’opaque brume, se grattent la tête sous leur chapeau melon. « Je crois que nous nous sommes égarés ! », dit l’un. « Je dirais même plus, nous nous sommes trompés de direction ! », émet l’autre. Tergiversant de gauche à droite, ils tombent sur un personnage assis devant un banal échiquier entouré de magots de cigarettes roulées à demi-fumées et enterré de verres en plastique avidement vidées de leur liqueur de patates fermentées.

« Pardon, Monsieur ! », s’écrie l’un. « Je dirais même plus, excusez-nous ! » exclame l’autre. « Nous cherchons le Café Moonster. Pouvez-vous nous y guider ? », lui demandent-ils en chœur. « Longez le présent quai vers la rivière St-Charles. L’estaminet est une petite hutte chaleureusement assise sur ses rives. », pointa l’inconnu de sa pince droite, sans lever les yeux.

En s’éloignant, un des 2 éparpillés ne put se retenir et dévissa : « Ce qui est de première importance dans la guerre c’est d’être prompt comme la foudre ; on ne peut se permettre de laisser passer une occasion. » (Sun Tzu, L’art de la guerre) Et l’autre de déformer : « Je dirais même plus, le joueur qui jouit d’une avance de développement doit attaquer, ou risquer la perte de son avantage. » (Steinitz) Paré d’un sourire luciférien, l’inconnu leva les yeux jusqu’au moment où les silhouettes se fondèrent dans l’obscur brouillard, puis prisa intensément cette variante (Tal-Larsen, 1965) : 16. Cb5 (plus que de la poudre aux yeux ; si les noirs déclinent le sacrifice par 16… O-O le cavalier atteint la case centrale d4 : 17. Cd4 Dh7 18. c4 Cb6 19. Fc2 occasionnant un sérieux manque d’oxygène pour les noirs) cxb5 17. Dxb5+ Rd8 18. c4 Dxe5 (envoûtés, les noirs redonnent immédiatement la pièce ; selon Tal, 18… Cf4 offrait le plus de résistance) 19. cxd5 Fd6 20. g3 Dxd5 21. De2 et au prix d’un pion, les blancs ont une initiative soutenue puisque le roi noir est loin d’un refuge et ses forces confirment leur impressionnante désorganisation.

Mikhail « Coco » Tal, ou le guide tintinesque de Riga
Dans Attack with Mikhail Tal, de Iakov Damsky, l’enfant de Riga nous livre candidement son appréciation de l’avance de développement. Parsemées aux quatre coins du livre, on peut recenser les vérités Talesques relatives à ce dynamique avantage.

Les parties du magicien de Riga témoignent de sa savoureuse recette au succès démoniaque. Dans le brouet de sa marmite, on décèle les ingrédients suivants : dynamique jeu de pièces ; commando suicide ; impitoyable assaut sur les remparts du roi adverse ; et badigeonnage psychologique d’agression. En ce sens, l’œuvre de Tal est un pur délice Hitchcockrien pour l’amateur de subjugation mentale.

Bouillon de crocodile gratiné au fromage d’antilope essoufflée
Pour une approche plus pédagogique, nous nous tournons vers Silman. Infiniment moins pyrotechnique, mais aussi lucide, il étale méthodiquement les caractéristiques de l’avance de développement. Ce déséquilibre est un avantage dynamique temporaire exigeant une séries de promptes actions, car une fois que les troupes adverses arriveront sur le terrain de combat, ils pourront harmoniser une opposition énergique.

Voici quelques-unes des lois Silmanaises :

#1 L’avance de développement implique un jeu agressif, puisqu’un jeu quiet diminue la pression et permet à l’adversaire de sortir sans embarras le reste de ses troupes.

#2 L’avance de développement a le plus de valeur dans les positions ouvertes parce que vos forces peuvent pénétrer aisément la position adverse. Une position fermée atténue l’avance de développement puisque les lignes bloquées empêchent d’atteindre facilement le monarque rival.

#3 Si le souverain ennemi est au centre, c’est le temps de lui arracher la tête. À défaut de le capturer, il pourrait souffrir pendant longtemps.

L’amateur n’a pas besoin de s’en remettre à la sorcellerie Talesque pour y aller d’ahurissant sacrifices. Par exemple, celui qui manipule l’idée de ce déséquilibre peut aisément reconnaître que derrière la forteresse suivante (Ravinsky – Panov, 1943) se cache un roi isolé d’insouciance assis au centre. Sa seule réelle protection est offerte par f7 et e6. En aérant l’ambiance royale, les blancs hument l’odoriférante étendue de leur avantage. 20. Txd7 Cxd7 21. Cxe6 fxe6 22. Dxe6+ Fe7 23. Te1 Dc5 24. b4 (un sabot dans l’engrenage : 25… Dxb4 26. Fg5) Cf8 25. Dg4 Dc3 26. Txe7+ (Milou, mets tes bouchons d’oreilles ! À grands coups de canons, le mur doit s’écrouler ! Whouaf !) Rxe7 27. Fg5+ Rd6 28. Dd1+ Rc7 29. Ff4+ et les noirs sont bien malgré eux en route vers la mausolée familiale.

Intermède au bar du Café Moonster
« Pffffffft ! … Mille millions de mille milliards de tonnerre de Brest ! Vous tentez de m’empoisonner avec cette eau ! Espèce de bayadère de carnaval ! Non mais ça va pas le bachi-bouzouk des Carpates ? J’exige un alcool entièrement détérioré, un vrai brûle-gorge, un rase-cellule, un détruit-foie ! Allez anacoluthe d’eau douce ! Remplissez-moi ce verre cercopithèque de potence ! Ah, ce n’est pas trop tôt oryctérope de pantoufle ! »

Réminiscences Silmanaises
Entre-côté de gazelle poivrée de thym et figues emmiellées

Regardez la position suivante (Beaudoin-Sauvé, 2000). Fidèle à leur style, les blancs ont sacrifié 2 pions pour obtenir cette position. Amusez-vous à deviner le chemin vers la terrasse de relaxation congolaise en vous servant des déséquilibres Silmanais.

Déséquilibres de la position Beaudoin-Sauvé
L’avance de développement

Les blancs ont une avance de développement pratiquement insurmontable. Toutes les pièces sont parées pour un assaut. Par contre, laissés à eux-mêmes les noirs joueront De7 et O-O-O et bénéficieront d’un avantage de matériel, notamment le pion h4 qui pourrait devenir ennuyeux. Pour l’instant, la Tg2 est la seule pièce noire mobile.

L’initiative
Les blancs détiennent évidemment l’initiative pour 3 raisons : ils ont l’avance de développement ; leurs pièces occupent des cases idéales ; et le roi noir est au centre pour encore quelques coups.

La structure de pions
Les blancs ont un pion isolé faible en f2. Les noirs possèdent un pion faible h4, et un potentiel pion faible en f7 puisqu’il ne peut espérer qu'une chimérique protection royale. La chaîne de pions f7-e6-d5 pointe vers l’aile dame.

L’espace
Les blancs détiennent l’espace à l’aile roi ; les noirs à l’aile dame. Mais pour l’instant, les noirs ont des considérations beaucoup plus importantes que de réclamer ou défendre ce surplus de territoire. L’imposante présence des blancs à l’aile roi exige un soigneux respect défensif dans ce secteur.

Le matériel
Les noirs ont l’avantage de ce déséquilibre. Ainsi, les blancs doivent user de mesures draconiennes.

La pièce mineure
Les noirs ont la paire de fous contre fou et cavalier. Paradoxalement, l’ouverture de la position ne favorise pas leurs fous, car leur roi arbore une robe d’insécurité précaire.

Le contrôle d’une colonne ou d’une case
Un déséquilibre très important dans cette position. Les blancs dominent la colonne semi-ouverte h, et potentiellement la e. Il leur serait facile de contrôler la g en échangeant la Tg2 ou en la forçant à quitter cette colonne. Toutes les pièces mineures sont en place, il suffit de rouler l’artillerie lourde à proximité du monarque ennemi, afin de lui faire ouïr la Pathétique en Ré mineur de Johann Sébastien O’Bus !

Dialogue/idées/plan
Le dialogue étalant la réalité noire est assez court. Les noirs aimeraient que les blancs se laissent aller à la goinfrerie par Dxh4. Mieux encore, ils prient pour que ces derniers s’endorment en jouant des coups somnambuliques comme Rb1 ou f4.

Les blancs aimeraient bien amener une tour en g7. De cette façon, ils augmenteraient la pression sur f7. Remarquez que si le pion n’était pas en f2, les blancs forceraient pour ainsi dire la résignation en jouant Tf1 avec gain de pièce ou écroulement de la forteresse noire. Les blancs ne pensent même pas à échanger leur contraignant Ce5 pour le quasi-paralysé Fd7. Ils pourraient reprendre un pion par Dxh4, mais la position exige des mesures plus promptes. Ainsi, seuls des coups énergiques et menaçants méritent attention. Par exemple, ils pourraient tenter l’échange de la seule pièce active des noirs par Thg1 (ou Tdg1). Et, comme ci-haut mentionné, si Txf2, alors Tf1 visant le fragile Cf6, ou la sensible case f7 ; si Txg1, alors la tour mire g7 via Txg1.

Naturellement et simplement, le coup Thg1 s’impose.

Calcul de quelques variantes
15. Thg1 Txf2 16. Tdf1 Txf1 17. Txf1, avec un avantage effroyable. 16… Tf5 17. Fxf5 exf5 18. Cxd7 Rxd7 19. Txf5 et les blancs sirotent un succulent cocktail sous l’apaisant soleil. Et finalement la partie : 15… Txg1 16. Txg1 Re7 (avec l’idée Fe8 protégeant f7) 17. Dxh4 (voilà le moment propice pour exiger l’intérêt matériel) Re8 18. Dh8 Re7 19. Tg3 (maintenant l’accès à la colonne f via g3 est rendu possible grâce à la disparition du pion h4) Fe8 (finalement !) 20. Tf3 Cd7 21. Dh4+ 1-0. Malgré ses évocations nécromanciennes, Muganga, grand sorcier des Babaoro’m, ne put sortir Richard du pétrin. Ce dernier dut déposer les armes.

Côtelette de guépard enroulée de phacochère mijoté au vin de Brazzaville
Vous avez une deuxième chance pour me rejoindre sur la terrasse, mais cette fois-ci vous devez approfondir la position suivante. (Capablanca – Alekhine, 1924)

Déséquilibres de la position Capablanca – Alekhine
L’avance de développement

Les blancs ont une menaçante avance de développement, ce qui pourrait ternir le rêve noir du grand roque.

L’initiative
Les blancs détiennent l’initiative pour 2 raisons : ils ont l’avance de développement ; et le roi noir est non seulement au centre, mais seul le roque du côté dame est possible, là où la structure de pions est déjà fragile.

La structure de pions
Les blancs ont les pions doublés c4 et c5, et un pion potentiellement faible en a2, mais ils menacent de planter le pieux d5. Les noirs possèdent un pion faible h7, les pions doublés f5 et f7. Ils visent la poussée e5 soutenue par f6.

L’espace
Les noirs détiennent l’espace à l’aile roi ; les blancs à l’aile dame. (Curieusement, Milou, c’est justement là où le roi noir veut trouver refuge. Tout n’est pas vert dans le jardin des noirs ! Whouaf !)

Le matériel
Il y a égalité matérielle.

La pièce mineure
Il n’y a aucun déséquilibre ici.

Le contrôle d’une colonne ou d’une case
À première vue, la Tg8 sise sur la colonne semi-ouverte g semble menaçante. Mais pour l’instant, elle œuvre en solitaire.

Les blancs quant à eux contrôlent les cases centrales c5, d5, et e5, et potentiellement les colonnes semi-ouvertes b et d.

Dialogue/idées/plan
Le sort des noirs est entre les habiles mains de Capablanca. Par conséquent, leur intention de trouver refuge suite au grand roque ressemble davantage au cauchemar de l'écrasable abattement qu’au sublime rêve du délivrant espoir.

Les blancs pensent à accroître l’intensité cauchemardesque issue de leur maniement échiquéen. Comme les possibilités noires sont très restreintes, les blancs peuvent jouer encore un coup avant de pousser leurs pions centraux, notamment d5 pour agacer la Dc6. Si les noirs répondent exd5, ils auront des pions, f7 et f5, désespérément faibles. Notez que l’échange cxb6 permet axb6 lorsque soudainement, les pièces noires respirent ! Anticipant la poussée d5, les blancs envisagent Tfd1. Constatez qu’après ce coup, le grand roque devient très périlleux : les blancs menaceraient de percer une néfaste brèche par axb6.

Ainsi, 18. Tfd1 se présente comme un coup tout à fait raisonnable.

Calcul de quelques variantes
18. Tfd1 O-O-O 19. cxb6 cxb6 20. Cb5 avec avantage dû au bourdonnement des pièces blanches; ou 19… axb6 20. a4 etc. un urgent besoin d’aspirine se pointe à l’horizon ; et finalement la partie : 18… bxc5 19. d5 ! (encore le sacrifice de matériel pour ouvrir les lignes et faire entendre les fusils de l’avance de développement) Dd6 (un peu mieux que 19… exd5 20. Cxd5 Dd6 21. Tab1 avec l’écrasante menace Cb6 !) 20. dxe6 Dxe6 21. Dxc5 Db6 22. Df2 et les blancs ont converti leur avantage temporaire en atout permanent puisque la structure des pions noirs, avec ses 4 îlots, est en complète ruine.

Sorbet nappé de funestes divagations Tournesoliennes
En affectionnant un sorbet, la Mort plaisante à un auditoire : Un marchant de Bagdad ordonna son serviteur au marché pour des provisions. Il fut surpris de le voir revenir promptement, blanc et tremblotant. Maître, dit-il, en besognant au marché, je fus bousculé par une femme de la foule. Or, ce n’était autre que la Mort même. Elle m’a toisé en s’approchant d’une manière menaçante. De grâce, prêtez-moi un cheval pour quitter cette ville au destin effroyable. Je vais aller à Samarra où je pourrai me cacher de cette sauvage faucheuse. Soucieux du bien-être de son serviteur, le marchant lui refila sa meilleure monture. Satisfait, le serviteur s’enfuit aussi vite que ses jambes équines le permirent. Indigné, le marchant se rendit au marché pour m’enguirlander. Comment osez-vous menacer mon serviteur ? Menacer ? Mais mon cher marchant, mon geste n’était qu’un sursaut. J’étais étonnée de le voir à Bagdad, puisque j’ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarra. - W. Somerset Maugham (fiction traduite par le Moonster)

Quelque part sur les rives de la St-Charles …
Deux êtres, canne à la main, aspergés de leur propres échos, poirotent dans un cabanon désert. « Très tranquilles les bars de Québec. », estime l’un. « Je dirais même plus, complètement dépeuplés. », ajoute l’autre. « Rejoignons l’homme au regard infernal. », concluent-ils simultanément.

Moonster